samedi 15 février 2014

Extrait - Lorsque le fond de la mer a tremblé

L’homme qui avait donné les ordres approcha une autre chaise et se plaça devant Samourié. Lorsqu’il lui retira son bâillon, Samourié reprit son souffle, mais l’air brûlant lui serra les poumons.

– Tu ne fais plus le fanfaron? Je t’ai déjà vu plus causant.
Samourié regarda l’homme qui s’adressait à lui. La voix lui rappelait vaguement quelqu’un, mais il n’arrivait pas à se souvenir.
– Tu ne me reconnais pas? Je suis déçu, vraiment déçu.
Fermant les yeux, Samourié tenta de rassembler ses souvenirs.
– Oui, écoute bien ma voix. Je suis certain qu’elle te dit quelque chose. Tu avais seize ou dix-sept ans. Tu étais entré dans un bar, sans savoir où tu mettais les pieds. Il y avait des femmes qui dansaient sur des tabourets. Tu cherchais une aventure, enfin c’est ce que je croyais.

Samourié frémit, il venait de se rappeler cette nuit sinistre, où il s’était disputé avec son père, à propos d’aller étudier en Angleterre. Claquant la porte, il avait marché sans but jusqu’au quartier mal famé des canaux, pratiquement des égouts à ciel ouvert. La puanteur s’infiltrait dans les pores de sa peau. Mais il s’en moquait, la colère semblait ne pas vouloir le quitter. Il était entré dans un bar sombre, enfumé et bruyant. La vue des femmes nues se déhanchant sur des tabourets devant des hommes indifférents l’avait dégoûté. 

Dans tous les coins, des hommes parlaient ou se chuchotaient à l’oreille, pour arriver à s’entendre par-dessus la musique. Une femme avec un plateau passa à côté de lui et lui cria quelque chose. Sa mauvaise haleine le fit reculer. Elle insista, jusqu’à ce qu’il ait compris qu’elle lui demandait s’il voulait boire quelque chose. Tout d’abord, il fit non, mais l’air sévère de la serveuse lui disait qu’il ferait mieux de commander un verre, ou elle le mettrait dehors elle-même. Il regarda autour de lui pour voir ce que les autres hommes buvaient. Un homme grassouillet, passant derrière la serveuse en lui pinçant une fesse, cria qu’il voulait une bière. La serveuse gloussa bruyamment dévoilant une rangée de dents noircies.

– Une bière, cria-t-il en se détournant.

Voyant un fauteuil libre, il s’assit, fasciné par une vieille noire à la peau flétrie qui se battait contre l’agrafe de son soutien-gorge, en continuant de se déhancher d’une façon qui se voulait langoureuse, mais qui manquait sérieusement de coordination.

– Et une bière pour la viande fraîche!

N’aimant pas vraiment se faire comparer à de la viande, Samourié paya rapidement et prit une gorgée. Il se retint pour ne pas cracher la répugnante mixture, chaude et fade, sur le plancher.

– Ce n’est pas très savoureux n’est-ce pas?

L’homme qui s’adressait à lui venait de prendre le fauteuil libre juste à côté. Tout en lui était anguleux et sec, comme une branche de baobab brûlée par le soleil. Sa bouche n’était qu’une fente où les lèvres, sans chair, se confondaient avec sa peau noire.

– Tu m’as l’air un peu loin de ton élément, mon garçon.
– Ouais peut-être, mais, j’aime l’aventure et les nouvelles expériences, dit-il en tentant de se donner un peu de contenance pour ne pas passer pour un gamin.

Samourié était loin de se sentir aussi confiant qu’il tentait de le faire croire. Il se souvenait qu’à ce moment précis il avait eu l’impulsion de se lever et de s’en aller sans regarder en arrière. Mais son père l’avait traité de trouillard et il voulait lui montrer qu’il n’en était pas un. La colère l’avait gardé cloué sur sa chaise.

– Allez fiston! Je te raccompagne! Ta mère doit te chercher.
Samourié avait bombé le torse encore un peu plus.
– Non, je vais bien. Je veux profiter du spectacle.

Il avait pris une autre gorgée de bière, qu’il avait avalée avec l’air de quelqu’un qui veut faire croire qu’il boit un élixir divin. L’homme avait ri et avait trinqué avec lui. 

Oui, Samourié se rappelait très bien de cet être abject. Il leva un regard haineux sur l’homme qui le toisait d’un air triomphant.

– Tu commences à te rappeler, n’est-ce pas fiston? 

Samourié cracha le sang qui lui remplissait la bouche. Sur le visage de l’homme, il vit une longue cicatrice qui lui traversait la tempe gauche et la moitié du front.

– Oui, c’est toi qui m’as fait ça. Je suis chanceux de ne pas être mort, tu m’as salement amoché.

Samourié replongea dans ses souvenirs. Tout était confus. Vaguement il se souvint que l’homme avait commandé une bouteille de whisky.

– Bon! J'en ai assez de boire de la pisse de chat. Nous allons boire comme de vrais hommes. Tiens! Cul sec!

Samourié avait rugi après le premier verre et aussi après le deuxième, lorsque le feu de l’alcool lui avait enflammé les tripes. Il ne se souvenait que du rire engageant de son compagnon qui le faisait boire verre après verre. 

Ivre, Samourié s’était levé prétendant vouloir aider la danseuse fanée, avec son soutien-gorge. Il n’avait pas eu le temps de la toucher, une main énorme l’avait agrippé et jeté dehors, sans ménagement, près d’un tas de déchets. L’homme l’avait suivi en riant, la bouteille de whisky dans les mains.

– Allez fiston! Viens! On va finir la bouteille dans un coin tranquille.
Bras dessus, bras dessous, ils avaient marché le long des canaux. Samourié entendait des voix sensuelles qui l’appelaient de tout côté. Il suivit l’homme jusqu’à un coin sombre sous un viaduc.
– Ici, nous serons tranquilles.
Samourié s’était écroulé par terre en proie à des nausées violente, l’odeur écœurante des ruelles, lui retournait l’estomac.
– Bon, il ne manquait plus que ça! Et ça se dit un homme!
Samourié avait vomi ses entrailles dans le canal, l’eau sale engloutissant les restes de son souper. S’essuyant les yeux de la sueur qui coulait de son front, il essaya de se lever lorsqu’il sentit l’homme s’approcher de lui.
– Maintenant que tu as l’estomac vide, tu es prêt pour manger ce que j’ai à t’offrir.
Samourié sentit qu’on lui prenait la tête et qu’on forçait un objet dans sa bouche. C’était chaud et tiède, une odeur acre réveilla sa nausée et il décida de garder la bouche résolument fermée.
– Allez fiston! Montre-moi que t’es un homme.

La pression sur sa tête se fit plus forte et il finit par ouvrir la bouche. Il réussit à ouvrir les yeux, malgré la sueur piquante et il vit l’autre, les pantalons baissés, qui tentait d’introduire son sexe dans sa bouche. D’un coup, il poussa l’homme qui tomba par terre en ricanant.

– Tu es sauvage, j’adore ça. Ça prendra un peu de temps pour t’apprivoiser mais j’aime les défis!
– Non, mais t’es malade!
– Je croyais que c’était ce que tu voulais. Tu m’as parlé d’aventures et d’expériences, c’est ce que je t’offre. Faut savoir ce que tu veux, fiston!
– Je ne suis pas ton fiston!

Les yeux toujours irrités, mais ouverts, Samourié se mit à frapper l’homme déculotté par terre devant lui, partout où son pied pouvait l’atteindre. L’autre tentait de fuir, implorant sa pitié, mais Samourié frappait et frappait, maintenant complètement dégrisé. Il le frappa à la tête, dans le dos, sur le visage, aucun endroit ne fut épargné. À bout de souffle et de colère, Samourié arrêta. Déjà, l’homme avait cessé de l’implorer et ne faisait plus que gémir tassé dans un coin.

– Pédale!

Samourié cracha sur l’homme et s’enfuit. En marchant le long des canaux, il croisa des femmes le visage peinturé de couleurs criardes.
– Viens chéri! Viens t’amuser un peu! Ne sois pas aussi pressé!
– Laisse-le! C'est d’la chair de pétasse. T’as pas vu qu’il était avec un homme tout à l’heure!
– Viens ici, mon chéri! Nous on peut te montrer ce que tu manques.
– Laissez-moi tranquille!
– Oh! Mais, c’est qu’elle n’est pas contente la petite chérie!

Samourié boucha ses oreilles pour ne pas entendre les rires et les quolibets qui le poursuivirent longtemps, résonnant encore à ses oreilles même blotti dans son lit.

Samourié ne put retenir une grimace de répulsion au souvenir de cette fameuse nuit. Le goût âcre qu’il gardait enfoui dans ses souvenirs, lui revint avec dégoût. De nouveau, il cracha par terre.

– Je vois que tu te souviens de moi fiston. Je me demande encore ce que tu pouvais bien foutre dans ce trou perdu. Tu sais que j’ai attendu ce jour très longtemps, affirma l’homme avec un sourire moqueur.
– Comment m’avez-vous retrouvé?
– Tu veux rire? Tu poses fièrement ta sale gueule sur tous les magazines à potins du monde entier. Ah! Ah! Tu es plus naïf que je ne le croyais. Samourié, Samourié… Toutes les nuits, j’ai rêvé de ton petit cul présidentiel. Maintenant que tu es à ma merci, je vais peut-être me le farcir une fois ou deux.

Un long frisson visqueux fit trembler Samourié un instant. Le jeune garde éclata d’un rire clair et juvénile et s’alluma une cigarette. La bibliothèque, où Samourié aimait se réfugier pour être en silence, lui sembla étouffante tout d’un coup. Le rire de l’homme résonnait sur les murs, happé par les livres. 

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Lorsque le fond de la mer a tremblé est disponible en version électronique et papier. Pour plus de détail visitez l'onglet Publications.
Avec respect!
ML

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